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Chapitre 1

Il règne une chaleur de forge.
L’atmosphère est collante, saturée par une odeur acre d’huile brulée.
Calés dans des sièges inconfortables, nous sommes abrutis par le bruit du moteur.
Les caisses de matériel, mal arrimées, glissent à chaque virage et viennent taper contre les ridelles sur le toit.
La poussière et le sable, omniprésents, rendent la respiration difficile.
Nous sommes huit, dix avec le commandant et le chauffeur du fourgon.
Flash, noir, flash, noir…
Le soleil, passe par les lucarnes en haut de l’habitacle, il m’éblouit par intermittences au rythme des cahots de la route.
Flash.
En face de moi tout à gauche est assise Gabie Pirotte, une ancienne des Forces de Sécurité SETH2OCORP.
Elle est joviale, a toujours un sourire aux lèvres et accepte tout un chacun même s’il est nouveau.
Tim Underhill est à coté d’elle, comme il se doit.
Quand tu vois l’une tu vois l’autre, et vice versa.
Ils ne sont pourtant pas amants.
Gabie Pirotte préférant nettement, pour les jeux de l’amour, les beautés de son propre sexe.
Underhill, c’est le petit comique de l’équipe, mais la plupart du temps, ses blagues ne font rire que lui.
Pour le moment Tim est tellement stressé … qu’il dort.
Noir.
Mes doigts sont si crispés sur mon arme que mes veines sont prêtes à éclater.
Ma mâchoire contractée témoigne à la fois de ma résolution et de mon angoisse.
Mon esprit se focalise sur cette mission, mon véritable engagement.
Je ne veux pas commettre d' impair, je ne veux pas décevoir...
Flash.
A coté d’Underhill se tient Daebrynn Pamet.
Personne ne sait jamais ce qu’il pense à part peut-être son binôme Bart Dengler.
Daebrynn est un génie de l'arithmétique.
Il est capable d'analyser chaque situation de façon algébrique comme si la vie n'était qu'une histoire de probabilités finement calculées.
Aucune émotion, aucun étonnement.
Pour ce gars, rien n'est jamais dû au hasard.
Cette façon si cartésienne d'analyser l'existence humaine me met plutôt mal à l'aise.
Ses yeux sont cachés en permanence derrière de petites lunettes couvertes de poussière.
Daebrynn ne quitte jamais son ordinateur de poche, il le considère physiquement comme le prolongement de son bras mais c’est en fait le prolongement de sa pensée.
Il n'en demeure pas moins redoutablement efficace lors de nos interventions.
Selon Pamet, l'erreur n'existe pas, ce n'est que le résultat de nombreuses actions négligées.
A sa gauche Manuel Dengler est son exact contraire : c’est le tombeur de la bande.
Tout ce qui compte pour lui c’est plaire, surtout aux belles jeunes filles.
Sa solde passe presque entièrement dans les magasins les plus luxueux de la haute ville de Taoui.
Vêtements, chaussures, accessoires, coiffeur, manucure : tout y passe.
Dengler se fait d’ailleurs régulièrement chambrer par Underhill qui ne manque pas de lui faire remarquer sa façon "si originale" de porter l'uniforme.
Noir.
Notre mission est délicate , je dois rester concentré.
Le commandant Kaliel nous a fait un briefing complet sur la situation.
Nous avons repéré les lieux et répété plus de vingt fois la descente du fourgon et les différentes phases de déploiements, le contrôle des émeutes civiles, chaque action à été minutieusement préparée.
J’ai pour mission, avec mon coéquipier, de garder l’accès principal du puits.
C’est une mission de confiance et je n’ai pas le droit à l'erreur!!
Pendant ce temps le commandant sera en protection rapprochée du grand Echevin.
Les autres formeront avec les escouades restantes un cordon de sécurité autour du podium de l’inauguration.
Ensuite, face aux…
Flash.
Sur ma droite, Roussa Hodge une montagne de muscles et un ventre qui peut abriter des barriques entières de bière de Taoui.
C’est l’archétype même du bon vivant et sa mère qui est surprotectrice, en vient parfois à le sermonner sur son régime alimentaire.
Roussa se sent blessé, alors l’enfant caché dans ce corps de géant se met à pleurer !
Sa mère c’est sa vie, c’est son but, c’est TOUT.
Ce gentil géant s’est engagé parce que sa mère avait des difficultés financières quand son mari est mort.
Ne sachant quoi faire, Hodge a compté sur son physique et a trouvé les FSS, qui l’ont d’ailleurs accueilli avec grand plaisir.
Je dis enfant, mais quand la situation le nécessite c’est un véritable animal et la bagarre ne lui fait pas peur.
Son coéquipier à sa droite c’est Tom Milton un vieux gars taciturne et légèrement dépressif.
C’est un dingue des armes, il a appelé son fusil Carola !
Carola c’est le nom de sa fille, que Tom ne voit plus depuis plus de vingt ans.
Alors, ça fait plus de vingt ans qu’il fait parti des FSS et ses cheveux gris en sont les témoins les plus évidents.
Les armes et les explosifs, c’est un spécialiste, et s’il y a une bombe ou n'importe quelle chose s'y apparentant, c’est l’homme de la situation !
Milton sait faire péter, mais il sait aussi désamorcer.
Noir.
…face aux slumies !
Ces rebelles malfaisants qui trainent dans le désert autour de Taoui en marge de notre société.
le commandant Kaliel nous a prévenu : « Si les slums interviennent en force, nous n’aurons plus d’autre alternative que l’utilisation de la force, mais nous souhaiterions éviter ça !! »

Kaliel est le plus jeune commandant que les forces de sécurité aient jamais connu.
Son sens du devoir et du travail en font quelqu'un d'aussi froid qu'inquiétant.
Durant les rares fois où nous avons discuté, j’ai toujours trouvé des réponses simples à mes doutes et appréhensions.
Son travail? C'est ce pourquoi Kaliel vit.
C’est une machine sans peur, ni sentiment , sans regret, ni empathie.
Sa force et sa témérité font de cet homme un donneur d'ordres sans faille.
J’espère avoir un jour la même force de caractère, la même carrière riche en aventures, en bref : c’est un modèle.

Flash.
« Hé Nil! T'es avec nous là? Faudrait pas nous claquer entre les pattes avant d'être là-bas.»

Cette voix qui m'extirpe de mes sombres pensées, n'est autre que celle de Rhyrann, mon coéquipier.
Rhyrann, c'est la force à l'état brut.
Son corps semble avoir été taillé dans un bloc de roche.
Cela fait maintenant plus de quinze ans qu'il roule sa bosse au sein des forces d'interventions.
Ce vétéran des FSS vit la guerre depuis sa plus tendre enfance.
La première fois que Rhyrann m’a vu, il a décidé de me prendre immédiatement sous son aile.
Je suis devenu son binôme et ses conseils me seront très précieux, j’en suis persuadé.
Son aspect puissant et intimidant cache en fait une réelle sensibilité, et on le surprend bien souvent à dissimuler ce que, ce cœur tendre, appelle « un simple dérèglement des glandes lacrymales ».

Kaliel entre dans le compartiment :
« Réveil Underhill ! » il met un grand coup de pied dans les bottes de l’intéressé.
« Messieurs, nous sommes à vingt minutes du puits N°2.
Rappelez vous : notre principale mission, garder l’intégrité physique du Grand Echevin, avec comme objectif secondaire la protection du puits.
Je ne veux pas d’improvisation !
Souvenez-vous de vos entraînements et des exercices en condition réelle et tout se passera bien ! »
Noir…
Le Fourgon poursuit sa route au rythme des obstacles imposé par le grand désert de Jaria et ferme le convoi.

PARTIE N°2

-« Vous avez l’air soucieux Grand Echevin », remarqua Amah.

-« En effet, Amah, il faut dire que cette inauguration risque de mal tourner. La dernière manifestation, au puits N°7, a fait l’objet de violentes réactions de la part de certains opposants slumies. »

-« Certes, mais nous avons les Forces de Sécurité SetH2OCorp à nos cotés, répliqua le conseiller. La dernière fois, ils ont réussi à rétablir une situation qui semblait fort compromise! »

-« Oui, mais à quel prix ! Mon image ainsi que celle de mon cabinet ont été ternies auprès de la ville basse.
Je ne sais pas si le président Assar Otman se rend compte de mes difficultés !! »

-« Soyez en sûr, il est parfaitement conscient du service que vous lui rendez. Le président, tout comme vous, pense avant tout à l’avenir et au confort des habitants de Taoui.

-« Je le souhaite, parce que seule la personne protégée par les soldats se trouve dans la ligne de mire de la population. Et l’amalgame est vite fait ! »
Le silence s’installa alors dans la limousine.
Christa Keller, la secrétaire, remarqua l’attitude du Grand Echevin.
Ses yeux semblaient ne rien voir par delà la vitre de l’automobile.
Son regard était perdu, loin…
Christa savait que cette cérémonie était pour lui une véritable épreuve.
Si cela venait à mal tourner, les slumies de la basse ville risquaient de ne plus vouloir le soutenir.
Elle était à ses cotés depuis bon nombre d’années, mais elle ne l’avait jamais vu aussi fatigué, presqu’au bord de l’épuisement.
Le premier édile avait le teint gris, les traits tirés et son entourage savait qu’il ne s’alimentait plus régulièrement.
Il reprit au bout de quelques minutes :
- Je sais qu’Assar a la même vision que moi du développement de la ville. Nous sommes de vieux compagnons de route, et même si nous ne nous entendons pas toujours sur tout, nous sommes arrivés à établir un statu quo avec la corporation.
-Vous n’avez donc pas de véritable problème !
Kaj Karik soupira, excédé.
-Vous le faites exprès Amah ! Mademoiselle Keller ici présente, qui n’est pourtant pas ma conseillère particulière, en saurait-elle plus que vous ?
Il se tourna vers elle et l’invita à répondre.
-Mme Karik. Lâcha t’elle d’une petite voix.
Amah, dont l'unique préoccupation concernait l'inauguration du puits, fut d'abord vexé par la remarque désobligeante de son patron. Mais il se ravisa rapidement et s'en voulut d'avoir occulté un sujet si important aux yeux de celui-ci… Puis il eut l’air ennuyé d’avoir occulté un sujet si important.
-Oh… votre femme? Désolé Grand Echevin…
- N’importe Amah! Oui, bien entendu, ma femme…! D’ailleurs Christa, les résultats de ses analyses sont-ils arrivés ?
-Non… Nous attendons encore.
-Ah, bien… Soyons patients…
-Vous devez garder espoir!
-Garder espoir ? A quoi bon ! Quoi qu’il en soit Miss Keller je vous remercie encore de vous occuper d’elle avec tant d’abnégation. Moi, je n’arrive même plus à lui parler… Je la vois s’enfoncer de jour en jour plus profondément dans ses ténèbres… Elle s’éloigne de moi lentement, inexorablement… Elle devient diffuse, floue… Comme une ombre lointaine… Si lointaine…
Christa Keller acquiesça et baissa la tête. Elle se souvenait de cette femme belle, enjouée et sympathique, qui était devenue peu à peu, acariâtre, méchante, voire violente avec son entourage.
Christa avait vu ce grand homme se battre pour sa femme, sollicitant sans arrêt les médecins qui se perdaient en conjecture sur le diagnostique à donner et les remèdes à apporter.
Avec le temps il avait accepté la maladie, pour finir complètement désemparé devant son épouse.
Son malheur occupait la plupart de ses pensées et l’administration de Taoui en souffrait.
L’inauguration restait cependant un évènement extrêmement important dans la vie de la cité.
Son attention se détourna à nouveau du puits, sa pensée s’envola…
Karik regarda sur sa droite à travers la vitre de la limousine.
Il ne vit que le désert vide et désolé.
Il pensait à sa femme.
Une larme glissa lentement le long de sa joue, témoin de la profondeur de son désespoir.
Le Grand Echevin se sentait impuissant, ne sachant comment aider son épouse.
Il vivait un vrai cauchemar, pris dans une toile gluante et poisseuse, incapable d’agir et de soulager les souffrances de sa compagne, incapable de prendre la moindre décision concernant cette mystérieuse maladie tant abhorrée…
Cet homme avisé avait constaté plusieurs fois l'engagement de sa femme auprès des necessiteux afin d'améliorer leur sort. Cela l'avait exhorté à poursuivre son combat. Mais le chemin menant à la belle Taoui restait un rêve inaccessible, surtout pour les plus démunis. Et cela, il ne l'ignorait point.
Le chemin menant à « la belle Taoui », était long, ardu et, il le savait, un rêve inaccessible.
Surtout pour ceux qui vivaient en bas de l’échelle sociale.
Il aurait voulu s’investir complètement pour ces derniers, mais les solutions offertes étaient peu nombreuses.
Il connaissait les difficultés des plus démunis et avait des idées sur les réformes à engager, sur la façon de revoir les institutions.
Pour tout cela, le Grand Echevin avait besoin de soutien, d’un mouvement derrière lui qui le pousserait à faire les changements qui s’imposaient.
Il avait besoin des slumies de la basse ville qui voyaient en lui l’homme capable de faire voter les bonnes lois les concernant.
Des améliorations qui changeraient tout pour eux, des avancées qu’on n’avait pas imaginées depuis la fondation de Taoui.
La plus importante de ces réformes ferait évoluer la…
- Il ne reste que cinq minutes avant le puits, Grand Echevin.
La voix du chauffeur, dans le haut parleur, sortit Kaj Karik des abysses où s’étaient perdues ses pensées.